Largement
Ce que je cherche à exprimer dépasse ma capacité de sculpter.
Ce que je sculpte dépasse ma capacité d’en parler.
Ce que je sculpte me dépasse.
Pourtant
Ce que je sculpte ne m’étonne qu’à moitié.
Ce que je sculpte aujourd’hui ne me plaira pas demain.
Ce que je sculpte me rassure et me désespère.
Ce que j’ai sculpté hier ne me sert à rien :
Je n’ai pas d’expérience, de métier, je suis nu.
Dépassé
…Charon
Cette année j’ai fait des barques … Toute une flotille.
J’ai fait des barques qui sont toutes en cale sèche, inutiles. Elles attendent on ne sait quoi, peut-être le déluge, un tsunami, le réchauffement. Elles n’ont pas de sillage (d’histoire); le mystère de la mort qui pèse sur la quille les tire fortement vers le bas, plutôt vers le sombre.
Je voulais faire une barque égyptienne, avec du papyrus… élégante. C’est une barque bien droite et raide qui est venue, comme un cercueil englouti par la terre.
J’ai fait des barques avec des gens dedans. Des anonymes, des modestes, des debouts, des couchés, des funambules, des naufragés, nus comme au dernier jour ; ils prennent la navette de la vie à la mort.
J’ai fait une barque petite pour y mettre des petits.
J’ai voulu faire une barque sénégalaise abîmée sur la côte espagnole ou alors une somalienne, vide devant Lampedusa - j’ai pas pu, j’ai pas su.
J’ai pensé que la barque du passage, entre le berceau du début et le cercueil de la fin, ce n’était après tout que quelques planches travaillées, ajustées à la peau des hommes, du mobilier chevillé au corps. Alors j’ai pensé à moi, et au passeur qu’il va falloir payer et finir de ramer…
Novembre 2008
